
Quand vivre sa santé vient aussi à « dealer avec » le récit communautaire
Quand vivre sa santé vient aussi à « dealer avec » le récit communautaire
Ramona E. Blinn
Chercheure communautaire en linguistique et en bien-être

« [P]ersonne te le dira, comme, straight up. Mais tu le sens dans toi. T’es comme, “Non, er devrais d’être fort assez à rinque m’endurer” », me dit Josephine, une des participantes de mon projet de recherche. En l’entendant m’exprimer ainsi son malaise face aux attentes sociales de sa communauté sur sa manière de composer avec son état de santé, il y a un déclic. Elle illustre l’emprise qu’exerce un certain récit communautaire sur la vie de plusieurs personnes acadiennes dans ma communauté d’origine à la Baie Sainte-Marie et leur façon de percevoir leur état de santé au quotidien. C’est une expérience que des gens évoqueront au cours de conversations avec moi, même plusieurs mois après la fin de mon projet de recherche sur les façons de vivre la santé et d’en parler.
Au cœur de deux communautés rurales francophones en situation minoritaire dans le sud-ouest de la Nouvelle-Écosse, soit Clare (Baie Sainte-Marie) et Argyle (Par-en-Bas), parler de la santé représente une coutume communautaire. La première région est dotée du Centre « multiservice » de santé de Clare, financé par la municipalité et la communauté locale, où des services sont offerts en français et en anglais (Sangaré 2014). [photo] Dans la deuxième région, en raison de sa géographie unique, il n’y a pas de centre équivalent et les gens sont redirigés vers la ville (anglophone) la plus proche, Yarmouth, qui abrite l’hôpital régional. Diverses études ont été menées sur les interactions patient-médecin dans les communautés francophones en situation minoritaire, et d’autres se sont même penchées sur l’offre active à l’hôpital de Yarmouth (Forgues, Bahi et Michaud 2011). Dans mon étude, j’ai cherché à dépasser les murs des établissements médicaux afin de m’intéresser à la dimension quotidienne des échanges et des vécus de santé, telle que représentée par les personnes qui en font l’expérience. En somme, mon projet m’a permis d’étudier comment des personnes d’héritage acadien des deux milieux parlent de leur état de santé au jour le jour. Il s’avère que par chez nous, la santé est un sujet de prédilection depuis belle lurette. Des « petites nouvelles » dans les pages du Petit Courrier, seul hebdomadaire francophone fondé en 1937, aux conversations dans les épiceries locales, les gens des deux communautés échangent quotidiennement sur comment telles ou telles personnes se portent dans le milieu. Ces « petites nouvelles » poussent les récits et les attentes sociales, puis même le sens que l’on se fait des autres membres de la communauté et de son propre état d’être.
Chez les personnes avec qui j’ai échangé, les expressions courantes apprises dans leur milieu présentent l’idée qu’il est préférable ou nécessaire de s’endurer soi-même, à distance du regard de la communauté. Parmi les expressions qui ressortent dans mes entretiens semi-dirigés, sont les suivantes : « dealer avec », « suck it up », « point un big deal » et « tu l’endures ». Bref, elles se résument par l’idée sous-entendue de « endure-toi ».
M’inspirant de la méthode des récits de vie, j’ai procédé à l’analyse des entretiens en portant une attention au cadrage du récit (inspiré de Goffman 1991), aux métaphores utilisées (Lakoff et Johnson 2003, Sontag 1978), et aux manières que les personnes présentent leur vécu en lien avec les attentes sociales qui circulent dans la communauté (Mattingly et Garro 2000). Tandis que mes données d’entretiens sont une source d’information sur comment les gens d’héritage acadien vivent leur santé à Clare et à Argyle, elles illustrent aussi les mots dont ils se servent pour parler de leurs expériences. Dans la forme que prennent leurs récits, on voit se profiler des éléments culturels : des attentes, des habitudes, des pratiques et des morales. L’étude de tels récits de vie démontre des effets de l’usage de la langue sur notre façon de vivre la santé et notre propre corporalité. L’usage des expressions courantes, et le fait qu’elles sont sous-entendues dans les communautés, amènent les personnes à se tenir à une certaine distance de leurs corps. Parfois, elles n’osent pas s’exprimer (comme pour indiquer leur préférence de langue de service ou pour demander de l’aide). Elles pensent avoir besoin de cacher leurs états physique et mental, ou, dans certains cas, ne pas avoir de propos pertinents à partager sur leur santé.
Il vient un moment, pour plusieurs, quand vivre sa santé revient aussi à « dealer avec » le récit de vie communautaire. Si l’attente sociale semble être de tolérer ses défis par soi-même, le fait d’endurer une expérience peut pousser jusqu’à l’ignorance de ses besoins et même l’isolement de sa communauté. À la Baie Sainte-Marie et à Par-en-Bas, certains gens vivant en situation francophone minoritaire deviennent conscients du lien entre le récit communautaire « endure-toi » et la réalité de vivre soit en harmonie soit en détachement par rapport à leur corporalité. Ils se rendent compte de leur capacité à recadrer leur propre récit, en faisant face à leur manière de « dealer avec ». En abordant cet enjeu, Josephine pose des questions sur le caractère social et historique du récit communautaire qui se transmet : « Quoi ce qui nous a fait penser de même ? Comme, qui ce qui nous a mis ça dans la tête ? » Cela donne l’impression d’un récit qui perdure depuis des générations, laisse-t-elle entendre. Si le récit sous-entendu est « [s]uck it up pis ça s’en ira », la philosophie de Josephine – et celle de plusieurs autres dans mon projet – est plutôt que « ça va point s’en aller si tu deal poinne avec ». Peut-être qu’il ne s’agit pas forcément de s’endurer sans fin ou de manière isolée. Que ce soit en parlant de ses défis de santé physique ou mentale, en demandant du soutien, en développant ses propres capacités et passions, ou en se tissant une communauté, son récit de vie peut dépasser celui qui a été appris. Il y a alors une volonté de façonner son propre récit qui se transforme, tout comme nous, et qui peut – par conséquent – former et faire circuler de nouvelles conversations communautaires.
BLINN, Ramona E., 2025, Parler la santé : une étude sociolinguistique auprès d’Acadiennes et d’Acadiens de la Baie Sainte-Marie et de Par-en-bas, Maîtrise ès arts en cultures et espaces francophones, sous la direction de Chantal White (Département des études françaises). Université Sainte-Anne. https://usainteanne.novanet.ca/discovery/delivery/01NOVA_USA:USA/1263443050007197
Bibliographie
FORGUES, Éric, Boniface BAHI, et Jacques MICHAUD (2011). L’offre de services de santé en français en contexte francophone minoritaire : Offer of health services in French in minority context, Institut canadien de recherche sur les minorités linguistiques.
GOFFMAN, Erving (1991). Les cadres de l’expérience. Traduction de Isaac Joseph avec Michel Dartevelle et Pascale Joseph, Paris, Les Éditions de minuit.
LAKOFF, George, et Mark JOHNSON (2003). Metaphors We Live By, Chicago, The University of Chicago Press.
MATTINGLY, Cheryl, et Linda C. GARRO (2000). Narrative and the cultural construction of illness and healing, University of California Press.
SANGARÉ, Yalla (2014). « Le Centre de santé de Clare : un modèle pour l’accès à des services de santé en français », Reflets vol. 20, no 2, p. 178-89.
SONTAG, Susan (1978). Illness as Metaphor, Toronto, McGraw-Hill Ryerson Ltd.
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