Chaires de recherche Canada 150 et la dévalorisation du talent canadien
· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 11, No. 2 - Data
par Eric Henry, Université Saint Mary’s et Pamela Downe, Université de la Saskatchewan
Note : Le 29 septembre 2017, le comité exécutif de la CASCA a envoyé une lettre à l'honorable Kirsty Duncan, ministre des Sciences, et à Ted Hewitt, président du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, exposant les objections de la CASCA au Programme de chaires de recherche Canada 150 et les invitant à explorer des façons de célébrer le 150e anniversaire du Canada qui offriraient de meilleures opportunités aux universitaires canadiens. Le Dr Hewitt a répondu immédiatement, a reconnu nos commentaires et s'est dit disposé à dialoguer avec la CASCA sur de futures initiatives. Ce qui suit présente le cœur de nos objections.
À une époque de réduction des budgets universitaires et de diminution du financement de la recherche savante, il est agréable d'avoir un peu de bonnes nouvelles de temps à autre. Le nouvel investissement du gouvernement fédéral dans le Programme de chaires de recherche Canada 150 (à hauteur de 117,6 millions de dollars !) offrait une bouffée d'air frais potentielle dans un environnement par ailleurs étouffant. Après tout, comme rapport après rapport des organisations professorales et syndicales l'ont montré, les universités canadiennes se sont progressivement éloignées d'un modèle d'emploi à temps plein pour les professeurs titulaires au profit d'un modèle de travail occasionnel, temporaire et précaire. Cette tendance compromet en fin de compte à la fois la mission éducative de l'université elle-même et la vie de ceux qui doivent travailler sous ce nouveau régime néolibéral. La création de jusqu'à 35 nouveaux postes à temps plein devrait être une aubaine tant pour les étudiants que pour le corps professoral.
Hélas, la bonne nouvelle a rapidement tourné. Comme l'a clairement indiqué un communiqué du 21 juin communiqué de presse du ministre des Sciences, “Attention internationaux chercheurs : Nous recrutons.”
Pourquoi est-ce mauvais ? Tout d'abord, on pourrait donner au gouvernement du Canada une petite leçon d'optique : célébrer le 150 e anniversaire du Canada en offrant des emplois à des personnes vivant à l'extérieur du pays n'est pas forcément une bonne idée. Mais au-delà de ses problèmes d'image, le Programme de chaires de recherche Canada 150 est une leçon sur la manière d'affaiblir, plutôt que de renforcer, les universités canadiennes.
L'argument avancé par l'honorable Kirsty Duncan, ministre des Sciences, est assez simple : il s'agit d'un programme destiné à importer des connaissances et de l'expertise. Rendre des chaires de recherche accessibles à des universitaires internationaux (ce qui peut inclure des expatriés canadiens à l'étranger) vise à attirer les meilleurs talents internationaux pour former des étudiants canadiens qui, selon les suppositions, excelleront aussi sur la scène internationale. Et il y a beaucoup de talents internationaux. Le problème est qu'il y a aussi beaucoup de talents canadiens ici même qui ne sont pas utilisés.
En 2015, James Waldram et Janice Graham ont publié une analyse dans la revue Culture sur les modes d'embauche dans les départements d'anthropologie canadiens. Ils ont noté que « les deux tiers des professeurs adjoints ont obtenu leur diplôme d'universités américaines, et presque 80 % détiennent des doctorats d'un programme non canadien ! » De plus, « cinq universités américaines sont responsables de 38 % de tous les professeurs adjoints d'anthropologie dans ces universités canadiennes. »
Il y a au moins 14 universités au Canada qui offrent actuellement un programme de doctorat en anthropologie. Ces programmes attirent souvent les meilleurs étudiants de premier cycle et de maîtrise que le Canada peut offrir. Pourtant, les diplômés de ces programmes sont souvent effectivement exclus du marché du travail universitaire canadien, obligés de partir à l'étranger ou contraints de travailler comme chargés de cours non titulaires et professeurs adjoints au profit de diplômés des meilleures universités américaines. Il ne s'agit pas de dire que les emplois canadiens devraient être réservés uniquement aux Canadiens. Nous devrions toutefois veiller à ce que les programmes d'études supérieures canadiens restent viables comme voies potentielles vers l'emploi. Le Programme de chaires de recherche Canada 150 enfonce un clou de plus dans le cercueil des programmes d'études supérieures canadiens.
Ce ne sont pas seulement nos programmes qui sont menacés; les principes de gouvernance collective sont également en danger. La plupart des universités effectuent les recrutements académiques via le collège des professeurs et des étudiants plutôt que d'imposer un processus descendant commun dans le monde des entreprises à but lucratif. Cela signifie que, lorsqu'un poste académique s'ouvre, les professeurs en poste discutent des besoins curriculaires et de recherche de leurs départements avant de lancer une recherche, s'assurant que les nouvelles embauches répondent aux besoins réels des programmes, ne se chevauchent pas avec des domaines d'expertise existants et contribueront au développement à long terme des départements et des programmes.
En revanche, le Programme de chaires de recherche Canada 150 met le pouvoir directement entre les mains des administrateurs universitaires qui ont tendance à favoriser des disciplines tendance ou à haut profil qui attirent l'attention des médias et des subventions mais n'avancent pas nécessairement la mission académique de l'université. Les niveaux de financement pour ces postes (jusqu'à 1 million de dollars par an) sont également orientés vers la technologie, la biomédecine et d'autres domaines nécessitant des investissements substantiels, épuisant encore davantage le soutien aux programmes plus modestes – mais en rien moins efficaces.
Et ces fonds ne durent pas éternellement ; ils expirent au bout de sept ans. Sans indication sur la manière dont les chaires et leurs programmes de recherche devront être intégrés par la suite dans les budgets universitaires, le soutien institutionnel futur sera probablement prélevé sur les programmes existants, aggravant les contraintes budgétaires et les crises de financement qui engloutissent tant d'universités canadiennes. Ou les universitaires recrutés à si grand frais pourront simplement migrer vers la prochaine offre d'un million de dollars. C'est donc un prix élevé à payer pour une initiative mal conçue dès le départ.
En fin de compte, des mécanismes de financement comme les chaires de recherche Canada 150 traitent les universitaires comme des marchandises, à expédier et échanger à travers le monde dans l'espoir que le Canada obtienne le produit global de la plus haute qualité disponible. L'étiquette « Fabriqué au Canada » ne semble tout simplement plus suffire, et c'est peut‑être la raison pour laquelle de plus en plus d'étudiants aspirants aux études supérieures se voient déconseiller de perdre leur temps dans des institutions canadiennes. C'est une menace à la fois pour nos universités – qui doivent soit abaisser leurs critères d'admission aux programmes supérieurs, soit trouver des moyens de recruter à l'étranger – et pour la CASCA elle‑même, car les diplômés canadiens se retrouvent à partir tandis que les nouvelles recrues sont davantage connectées aux réseaux savants américains et européens.
Imaginez ce qu'on pourrait faire avec 117 millions de dollars. Plus de financement pour les subventions du CRSH afin de mener des recherches canadiennes de haute qualité, peut‑être même des fonds ciblés spécifiquement sur le personnel non titulaire. Un soutien renforcé aux partenariats de recherche avec les communautés autochtones et l'embauche d'universitaires autochtones. L'établissement de « chaires diversité » visant les universitaires femmes, transgenres et issus de groupes minoritaires sous‑représentés dans le milieu universitaire. Chacune de ces alternatives créerait des programmes plus solides, de meilleures opportunités pour les étudiants et revitaliserait les départements d'anthropologie canadiens. À la place, nous aurons plus de la même chose.
