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Élevage de rennes + Prises de photos + Tournage vidéo + Production académique + Développement personnel = Anthropologie multimédia comme moyen de subsistance

· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 10, No. 2 – Visual Anthropology/ Anthropologie visuelle

par Nicolas Rasiulis, Université d'Ottawa

Avec leurs rennes, chevaux et chiens, environ 200 Dukha Tsaatans (Rasiulis, 2016 : 1, 3) habitent de manière nomade la toundra alpine accidentée et fortement soumise aux intempéries et le bois subalpin qui constituent la frontière de la Mongolie avec la République russe de Touva. Les moyens de subsistance des Dukha découlent en grande partie d’un engagement soutenu avec la riche écologie de leur patrie, appelée la taïga, et avec les animaux avec lesquels ils cohabitent dans la taïga.

Cet engagement façonne continuellement à la fois l’habitat et ses habitants. Innombrables sentiers de toutes tailles respirent partout le long des pores des forêts et des vallées. Des vestiges d’occupations passées demeurent dans le paysage avec une force calme. Des mains calleuses manient des haches artisanales, du bois, des cordes, des pierres, des bois de cervidés, des machines à coudre, des tronçonneuses, des motocyclettes et des fils électriques. Humains et rennes s’acclimatent intimement aux caractères l’un de l’autre et aux attributs physiques et conditions de leur habitat tandis que les habitants partagent l’espace domestique et réalisent coopérativement leurs moyens d’existence respectifs. Les chiens éloignent les loups et reçoivent de la nourriture des humains. Les chevaux et les rennes servent de moyens de déplacement pour les humains ; ces derniers aident à éloigner les loups et partagent le sel avec leur bétail. Les humains offrent aux rennes une liberté considérable dans leurs déplacements de pâturage, établissant une confiance avec les animaux dans la mesure où ces derniers se laissent manipuler par les humains lors des pratiques de monte, de traite, d’attache, de coupe des bois, de jeu et, finalement, d’abattage.

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Travail de terrain parmi les Dukha Tsaatans

D'août à décembre 2014, j’ai vécu chez 12 foyers de Dukha Tsaatans, abordant la cohabitation comme une pratique de réalisation coopérative des moyens de subsistance. En consacrant mes journées à la fois à contribuer du mieux que je pouvais à l’accomplissement des tâches domestiques des mentors tsaatan, et à enregistrer événements, pensées et analyses, je me suis approprié les compétences nécessaires à la pratique de la vie quotidienne dans la taïga. Cultiver des compétences avec des praticiens experts a mis en lumière le caractère improvisatoire et acrobatique, ou freestyle, de la réalisation des moyens de subsistance des mentors. Tant des gestes et décisions instantanés (par ex. manier des lames, emprunter des sentiers, prêter attention à des caractéristiques distinctes d’un paysage, etc.) que des mouvements et stratégies à plus long terme (par ex. itinéraires d’implantation nomade, schémas de pâturage, achats et ventes, etc.) émergent lorsque les praticiens négocient de façon imminente leurs propres corps et intentions avec les intentions, les caractères et les dynamiques énergétiques du monde social physiquement accidenté et écologiquement riche dans lequel ils vivent. Le résultat d’une telle négociation est la réalisation nouvelle et approximativement imprévisible d’objectifs anticipés. En conséquence, ma propre approche méthodologique au travail de terrain et à la présentation de la recherche a émergé par une improvisation acrobatique (Rasiulis, 2016 : 7). Dans cet article, je mets l’accent sur l’importance de la vivacité sensorielle et esthétique dans l’émergence de mon approche méthodologique.

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Anthropologie multimédia : Sens, Esthétique, pratique et logistique

En pratique, mobiliser efficacement la photo et la vidéo comme médias de production et de communication de la recherche implique de manier un appareil photo avec expertise et d’entretenir ses composants mécaniques et ses besoins énergétiques. Pour moi, cela a impliqué un formidable apprentissage technique. Ayant récemment transitionné de la photographie argentique au photo/vidéo numérique pour les besoins de mon travail de terrain, je me suis familiarisé sur le vif avec les mécanismes de mon nouvel appareil et ses fonctions correspondantes tout en m’occupant de la multiplicité d’autres engagements que la cohabitation avec mes mentors comportait. De cette manière itinérante, j’ai aussi appris à charger les batteries de l’appareil avec l’électricité solaire. En plus de m’aider à comprendre les pratiques d’approvisionnement en énergie des mentors, le fait de maintenir ma propre réserve d’électricité solaire m’a procuré le jus nécessaire pour la documentation photo/vidéo quotidienne.

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Les Tsaatans utilisent habituellement des tronçonneuses. Ces machines récemment introduites sont pour la plupart d’occasion, et toutes subissent les rudes conditions de la taïga ainsi qu’un usage intensif et brutal. Mais dans la taïga, si souvent que les outils peuvent tomber en panne, ils sont rarement considérés comme irréparables. Au contraire, les outils sont continuellement bricolés au travers d’une correspondance rythmée entre usage, réglage, réparation et, souvent, fabrication.

Les occasions précieuses où des mentors ont manié mon appareil photo m’ont fourni à la fois une documentation pertinente et un aperçu de leur perception esthétique et de leurs pratiques photo-techniques. Mais que devais-je documenter, et comment ? À cette question j’ai improvisé une réponse qui s’est développée avec moi tout au long de mon travail de terrain. Mes actions ont confirmé que pratiquement tout mérite d’être documenté, car toutes choses reflètent des significations et des souvenirs, et que les images esthétiquement attrayantes sont des médias particulièrement saillants pour transmettre mémoire et sens.

À mesure que je me familiarisais avec mon appareil photo et avec moi-même en tant qu’artiste, j’ai développé des compétences par un équilibre constant entre expérimentations improvisées et pratiques familières. Documenter avec des techniques familières et fiables, en contrepoint rythmique à l’élargissement de ma zone de confort technique et esthétique, m’a permis une croissance personnelle le long d’une ligne de fuite traversant des plateaux d’expérimentation continuellement émergents et une familiarité ensuite renforcée. Ce faisant, j’ai réussi à documenter systématiquement mon travail de terrain et le champ relationnel dans lequel je travaillais, tout en améliorant considérablement ma capacité à créer une documentation multimédia qui éveille efficacement sens et mémoire chez moi et/ou chez d’autres. Tout au long de cet apprentissage personnel, je me suis aussi senti de plus en plus à l’aise pour préserver des dynamiques interpersonnelles naturelles avec les mentors depuis l’arrière de l’objectif.

Crédit photo Amitie Rogger
Crédit photo Amitie Rogger

La ligne de fuite le long de la compétence technique etla compétence artistique que j'ai développée en menant le travail de terrain s'est prolongée dans ma vie chez moi au Canada, où j'ai élaboré ma thèse de façon freestyle tout en menant parallèlement des activités personnelles et professionnelles diverses et disparates. Au travail comme dans les loisirs, j'ai expérimenté le montage multimédia de manières qui ont développé mes capacités à monter photos/vidéos et à concevoir d'éventuelles mises en page esthétiquement envoûtantes et atmosphères sensorielles de présentation multimédia. En harmonie rythmique avec cette expérimentation, j'ai appliqué ces capacités affinées de manière correspondante à la création improvisée d'un témoignage académique sensoriellement vivant de mon travail de terrain, des personnes avec lesquelles j'ai cohabité, et des significations qui ont émergé à travers nos relations. De cette manière, mon document de thèse publié au format PDF est devenu une disposition artistique éphémèrement performée de pixels lumineux. Cette disposition prend la forme d'une mise en page complexe de texte littéraire, de photos et d'hyperliens vers des extraits vidéo et sonores sur ma chaîne Youtube. Cette mise en page est conçue pour transduire des expériences personnelles viscérales et des analyses en médias sensoriels vifs et communicables par lesquels mes expériences et analyses peuvent devenir palpables pour son audience

Les compétences techniques et artistiques que j'ai incarnées dans la réalisation de mon projet de thèse continuent de me servir dans la réalisation de mes moyens d'existence à travers le milieu universitaire et au-delà, car les capacités de présentation multimédia sont des atouts pertinents sur les plans académique, personnel et professionnel. Ces compétences peuvent être appliquées pour présenter efficacement la recherche à des publics académiques et généraux, pour l'expression artistique thérapeutique, et pour des pratiques professionnelles telles que les relations publiques des organisations. Par exemple, en tant que coordinateur d'un centre de plein air et d'un camp d'été, je partage des combinaisons de photos, vidéos et textes littéraires sur internet pour contribuer à l'animation de la camaraderie entre employés, ainsi qu'à la connaissance et à l'intérêt du public pour la Base de plein air Air-Eau-Bois et les expériences enrichissantes — voire transformatrices — qui émergent des activités de cette organisation à but non lucratif. Ici, comme dans les entreprises anthropologiques, la présentation multimédia signifie se relier aux personnes et communiquer artistiquement les relations vécues et les significations qui en découlent. L’anthropologie multimédia peut être plus que ses méthodes sensorielles de terrain ou ses récits ethnographiques constitutifs ; elle peut être un mode de vie qui pousse l'individu à engager toutes ses entreprises avec la curiosité bienveillante et l'engagement dévoué qui caractérisent la pratique anthropologique. J'encourage les anthropologues ayant une sensibilité esthétique à s'investir passionnément dans l'art multimédia dans leurs poursuites académiques, professionnelles et personnelles. Les retombées réciproques entre ces activités pourraient être significativement édifiantes.

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¹ Ma soutenance de thèse elle-même a pris la forme d’une performance éphémère. En me représentant théâtralement par une transposition dramatique de moi-même en un personnage Dukha fictif mais réaliste au sein d’une pièce décorée comme l’intérieur d’une urtz tente, j’ai lié relation avec les examinateurs comme s’ils étaient mes invités. En partageant du pain fait maison cuit sur la cuisinière et du thé au lait, en fendant du bois avec un couteau à viande, en parlant au téléphone portable qui sonnait en direct, et en partageant mes pensées et mes sentiments, j’ai communiqué aux examinateurs et au public les notions essentielles de ma thèse. J’ai conclu la performance par un slam livré en synchronisation stratégique avec la musique et les images d’un clip vidéo de snowboard freestyle.

Bibliographie

Rasiulis, Nicolas. 2016. Freestyle Bearing : Travail, loisir et synergie parmi les pasteurs de rennes, mémoire de maîtrise, Université d'Ottawa.

Plus de vidéos de ce projet multimédia sont disponibles sur la chaîne YouTube de l’auteur.