Un non-manifeste pour la valeur de l'anthropologie publique
· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 13, No. 1 - Publics
Par Rylan Higgins, Saint Mary's University
J'ai commencé à écrire pour un public non académique il y a près de 20 ans. En tant que membre d'une équipe de recherche étudiant les impacts de l'industrie pétrolière et gazière dans le sud de la Louisiane, j'ai rédigé un rapport destiné à la communauté et reçu des retours positifs d'une poignée d'habitants de la ville, ce que j'ai apprécié. C'était il y a longtemps. Je me demande parfois ce qu'il est advenu de ce rapport, s'il a eu un impact. Existe-t-il encore quelque part ? Une recherche récente sur Google est décevante à cet égard.
À la mi-avril de cette année, j'ai écrit un article d'opinion dans leThe Chronicle Herald, dans le cadre de mon effort régulier et de longue date pour diffuser des perspectives anthropologiques via ce journal. Intitulé «Le "désastre" de Notre-Dame révèle un biais de compassion », l'article soulignait la réponse disproportionnée à l'incendie de la cathédrale Notre-Dame à Paris. J'y soutenais qu'il n'y avait pas de réactions similaires pour d'autres événements d'actualité contemporains, y compris des situations où des peuples autochtones canadiens ont vécu des crises. Je suggérais que cela en disait quelque chose de peu flatteur sur la nature de la compassion au Canada.

Plus d'une fois, quand j'ai écrit pour un public, j'ai reçu des commentaires de personnes qui n'étaient pas d'accord avec mes idées, parfois de façon virulente. En fait, des gens me souhaitaient du mal quand je critiquais la charité en tant qu'institution au Canada. Avec l'article sur Notre-Dame, j'ai en fait reçu un courriel d'un lecteurremerciantmoi de proposer ce qu'il considérait comme une perspective importante et perspicace. Bien que ce ne soit pas très courant, ça fait plaisir quand cela arrive.
L'expression occasionnelle de gratitude d'un lecteur mise à part, j'ai du mal à évaluer le succès de mes efforts en anthropologie publique. En partie, c'est parce que je ne sais pas toujours ce que j'essaie d'accomplir. L'objectif est-il simplement d'informer ? Est-ce que j'essaie de persuader ? Ou s'agit-il d'apporter des contrepoints dans des débats qui ont souvent tendance à être unilatéraux ou polarisés ? Est-ce acceptable que je mette des gens en colère ? Et quand je ne le fais pas, ne suis-je pas simplement en train de prêcher aux convaincus, pour ainsi dire ?
Écrire pour un journal présente, de plus, ses défis. La plupart des rédacteurs en chef des pages d'opinion s'attendent à ce que l'on dise ce que l'on a à dire en 850 mots ou moins. Ce n'est pas une mince affaire pour des personnes souvent évaluées selon le modèle « publier ou périr », qui postule essentiellement que plus on publie, mieux c'est. Même si je rejette ce modèle, il reste souvent difficile d'utiliser des concepts anthropologiques complexes pour expliquer des événements contemporains dans ces limites de mots. C'est du travail ardu, et l'on est généralement à la merci du cycle de l'actualité pour maintenir sa pertinence.
Il y a ensuite la question de savoir si écrire pour le public compte comme de la recherche. J'ai la chance de travailler dans un département et dans une université où c'est le cas, comme l'ont montré mes demandes de titularisation et de promotion. Dans les deux cas, je me suis positionné clairement comme un universitaire public et j'ai inclus une série d'environ deux douzaines d'échantillons d'écriture à destination du public comme pierre angulaire de mes candidatures. J'ai soutenu que mes écrits destinés au public constituaient un élément clé de mon dossier académique global, et que cela devait être reconnu comme tel lors des différents niveaux d'évaluation.
Heureusement, et d'une manière quelque peu surprenante, ce fut le cas. À tous les niveaux d'examen pour la titularisation, y compris chez mes évaluateurs externes, des personnes ont pris en compte, pesé et commenté les articles que j'ai publiés dansThe Chronicle Herald (et ailleurs). En bref, il y avait un large consensus pour dire que l'écriture destinée au public compte.
Cette reconnaissance est, en partie, la raison pour laquelle je continue à le faire. De manière importante, j'en retire aussi plus de satisfaction quand j'écris pour des médias que lorsque je produis d'autres écrits académiques. J'ai publié dans quelques revues à comité de lecture, appréciant et tirant profit de ces expériences. Pourtant, les questions de finalité et de mérite s'appliquent, selon moi, encore plus fortement à ce type de recherche.Les estimations sur la fréquence à laquelle ce type d'écriture voit le jour, pour ainsi dire, ne sont pas encourageantes.
Mon sentiment de l'importance de l'anthropologie publique était en effet suffisamment fort pour que, en 2017, j'accepte le rôle de rédacteur en chef général d'Anthropology Now. Pour les lecteurs qui ne connaissent pas, Anthropology Now est une publication à comité de lecture destinée à un public général. L'idée est que les chercheurs peuvent et doivent produire des travaux pertinents et opportuns, qui soient académiquement rigoureux, et qui puissent être lus soit par un lycéen ordinaire, soit par un anthropologue ordinaire.
Anthropology Now a été lancé il y a une décennie par Emily Martin, dont l'engagement envers l'anthropologie publique est inébranlable et impressionnant. C'est en grande partie grâce à Emily et à d'autres comme elle que je continue à croire qu'il y a quelque chose dans les perspectives anthropologiques qui les rend particulièrement adaptées à une diffusion au-delà du monde universitaire.
Dans cet esprit, une partie de ma motivation pour écrire cet essai est de suggérer la nécessité d'un manifeste canadien pour l'anthropologie publique. Je sais que les manifestes sont supposés être à plein régime, ce qui explique peut-être pourquoi je ne suis pas allé jusqu'à en rédiger un, du moins pas encore. L'hésitation résulte probablement aussi du fait que j'essaie encore de comprendre mon rôle dans la promotion de l'anthropologie publique. J'ai, de plus, le sentiment qu'un tel manifeste serait mieux rédigé par un groupe d'anthropologues partageant une vision similaire.
Cela m'amène à mes deux derniers points, qui sont vraiment des suggestions, ou des invitations. La première est d'encourager les lecteurs (que je suppose être principalement des anthropologues canadiens) à me contacter avec leurs réflexions sur l'anthropologie publique. Je serais heureux de réfléchir à des idées qui pourraient aboutir à une soumission pourAnthropology Now. Il serait aussi utile, je pense, que les anthropologues canadiens déjà engagés dans la recherche publique, ou qui pensent pouvoir l'être, se rassemblent—peut-être pour mûrir des idées pour notre manifeste. Je suis plus qu'heureux d'organiser une telle réunion lors du congrès CASCA/AAA de cette année. Les deux invitations sont ouvertes à tous les membres de la CASCA et aux collègues alliés.
https://www.thecoast.ca/halifax/a-case-against-holiday-giving/Content?oid=11609910
