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Art et anthropologie

· Article· Culture, Vol. 16, No. 2· Cultureblog

Par Kathleen Downie, MA en anthropologie sociale

Comment mobilisons-nous l’anthropologie en tant que discipline, et en quoi l’anthropologie nous aide-t-elle à nous engager avec le monde qui nous entoure ?

Pendant plus de vingt ans, j’ai consacré une grande partie de mon travail professionnel d’éducatrice à l’animation des arts en milieu de soins, « une discipline universitaire et un champ de pratique larges et en expansion dédiés à l’utilisation du pouvoir des arts pour améliorer la santé humaine et le bien-être » (Lambert, Betts, Rollins, Sonke & Swanson, 2017, p.9). Ces initiatives, distinctes de l’art-thérapie, impliquent des patients cliniques de tous âges dans des activités créatives pratiques visant à soutenir l’expression et à renforcer le sentiment de bien-être. Au-delà de l’immédiateté de l’expérience d’un patient à l’hôpital, l’animation des arts en milieu de soins traduit aussi un intérêt plus vaste pour les retombées sociales chez les participants, leurs familles et leurs aidants qui doivent composer avec les contraintes et les exigences permanentes des maladies chroniques. Ces préoccupations m’ont poussée à entreprendre des études supérieures en anthropologie sociale car je souhaitais comprendre plus profondément le dynamisme et la valeur sociale des séances de création artistique que j’animais depuis plus de dix ans pour des personnes atteintes de démence, ainsi que pour leurs familles et soignants. Ainsi, j’ai mobilisé la discipline anthropologique pour étendre mon approche professionnelle des séances de création collective, en reconnaissant qu’une perspective anthropologique élargirait ma compréhension des arts en milieu de santé en tant que phénomène culturel et approfondirait ma pratique.

Plusieurs années plus tard, l’achèvement de mon diplôme en anthropologie sociale a été marqué par une recherche que j’ai co-enquêtée à l’hôpital SickKids de Toronto. Le projet, intitulé Drawing In : une anthropologie sensorielle du dessin conçu comme mode de toucher pour les parents de nouveau-nés en néonatalogie, portait sur la facilitation d’une intervention artistique novatrice pour les parents de nouveau-nés de très faible poids de naissance. Isolés dans des incubateurs, les bébés prématurés sont généralement privés de contacts peau à peau réguliers et prolongés, privation qui s’étend aux parents qui désirent ardemment toucher, câliner et tenir leurs tout-petits. L’enquête, exclusivement centrée sur la perte de lien vécue par les parents, s’est interrogée pour savoir si et comment le dessin, en tant que pratique d’observation incarnée, pourrait aider les parents de nouveau-nés hospitalisés à se sentir davantage connectés à leur bébé.

L’étude a donné de nombreux résultats positifs, apportant un éclairage sur les expériences et les besoins des parents confrontés aux soins d’un nouveau-né en crise médicale. Aux fins de ce bref article, j’ai choisi de me concentrer sur deux phénomènes observés pendant mon passage en néonatalogie. Bien que ceux-ci ne soient pas nécessairement liés à la pratique du dessin, ils reflètent un point central de ma méthodologie axée sur les concepts d’incarnation. Animer des activités créatives avec des communautés de patients dans les hôpitaux, les cliniques et les maisons de retraite implique un ajustement sensoriel, une attention aux détails subtils et l’extension de soi vers d’autres ayant besoin d’aide et de réassurance. Ces pratiques incarnées reflètent « la pleine participation du corps aux actes de perception » (Myers, 2015:18), qui mobilisent les fonctions cognitives, kinesthésiques et affectives d’un corps entièrement intégré. De tels phénomènes font contrepoint à la dualité corps-esprit de la culture médicalisée, qui tend à se dissocier de l’imprévisibilité de la vie incarnée.

Cela m’amène à ma première observation périphérique : nombre des pratiques cliniques auxquelles j’ai assisté dans cet établissement médical très spécialisé et à la pointe de la technologie étaient imprégnées d’approches incarnées du soin. Par exemple, les musicothérapeutes qui utilisent la « musicalité communicative » de Colwyn Trevarthen pour engager les nouveau-nés dans un jeu musical conversationnel ; l’utilisation par les infirmières de chants vocaux et de la proximité pour « toucher » les nouveau-nés dont elles ont la charge ; et l’usage des soins kangourou qui placent les nouveau-nés contre la poitrine nue d’un parent pour des périodes de contact peau-à-peau prolongé.

Deuxièmement, l’incarnation comprise comme présence visible irrigue le projet principal de décolonisation de l’anthropologie. Sans une initiation à l’histoire, aux mécanismes et aux effets de la colonisation, je n’aurais pas reconnu un acte subtil de racisme qui m’a été révélé par un parent autochtone se plaignant que les infirmières ne voulaient pas utiliser le nom autochtone donné à son enfant. Ce témoignage reste pour moi inoubliable, car il a renforcé ma prise de conscience de l’ampleur de l’impact du colonialisme. De plus, il a suscité en moi une réflexion plus approfondie sur l’expérience des peuples autochtones dans des espaces colonisés, y compris les hôpitaux. Ce qui était si remarquable dans cette révélation, c’est qu’un petit effort pour reconnaître l’importance du nom d’un bébé aurait très facilement pu transformer l’expérience de ce père en néonatalogie. Nous voyons comment l’attention portée à des détails apparemment minimes fait toute la différence pour les familles soignées.

La théorie anthropologique stimule ma perception du monde et donne un nouveau sens à ma compréhension des relations sociales et culturelles. Si je me suis d’abord tournée vers l’anthropologie pour répondre à un profond désir de développement professionnel, elle me motive désormais à réexaminer le familier et à rechercher une nouvelle compréhension du monde qui nous entoure.

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