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Pratiquer l'anthropologie autrement : souveraineté des données autochtones, gestion des données de recherche et anthropologie

· Article· Culture, Vol. 16, No. 2· Cultureblog

Par Naomi Adelson, PhD, professeure et vice‑présidente associée, Recherche & Innovation – Toronto Metropolitan University

La gestion des données de recherche est une question particulièrement urgente pour les dirigeant·e·s, universitaires et communautés autochtones confronté·e·s à une histoire bien trop longue d'inégalités et d'exploitation qui a historiquement caractérisé les relations de recherche entre autochtones et non‑autochtones. Étant donné le lien entre les données de recherche, l'autonomisation et l'autonomie gouvernementale, le contrôle des documents de recherche est une affirmation vitale des droits des nations et communautés autochtones, y compris des droits de propriété (First Nations Centre 2005). De plus, alors que l'accès ouvert et la gestion des données de recherche deviennent des composantes nécessaires de l'activité de recherche (voir, par exemple, la Politique de gestion des données de recherche des trois organismes), il est en conséquence nécessaire de veiller à ce que les inégalités historiques ne réapparaissent pas de la même manière dans les pratiques contemporaines de gestion des données. Quel rôle les anthropologues jouent‑ils pour assurer l'application et la mise en œuvre de principes, de protocoles et de bonnes pratiques dans la gestion des documents de recherche lorsqu'ils travaillent pour et avec des communautés autochtones ?

En Australie, en Nouvelle‑Zélande et aux États‑Unis, des réseaux nationaux de souveraineté des données autochtones ont été créés pour formuler des recommandations sur les principes, protocoles et bonnes pratiques à l'intention de celles et ceux qui mènent des recherches avec les peuples autochtones, y compris les principes FAIR et CARE. Au Canada, diverses initiatives de souveraineté des données sont entreprises par des chercheur·e·s, des organismes de recherche et des gouvernements des Premières Nations, métis et inuits. Les plus connues sont les principes OCAP® de propriété, contrôle, accès et possession, élaborés en 1995 comme ensemble de principes fondamentaux visant à standardiser les processus de propriété et de contrôle des données par les Premières Nations, y compris leur collecte, accès, utilisation et stockage. En tant que réponse politique et pratique à l'utilisation des données qui reproduit des relations coloniales, les principes OCAP® affirment la gouvernance souveraine de la recherche autochtone et sont devenus, de fait, la norme nationale pour la recherche menée avec les peuples autochtones (Schnarch 2004 ; FNIGC 2014a, b ; Espey 2002 ; First Nations Centre 2005).

En tant que « principes en évolution » plutôt que comme un « ensemble de règles » ou de pratiques, il peut toutefois exister des ambiguïtés ou des limites dans l'application de l'OCAP® (First Nations Centre 2005), y compris des défis opérationnels ou éthiques tout à fait réels. Ceux‑ci vont de la garantie d'un consentement éclairé approprié, de la confidentialité, de l'anonymisation et de la vie privée à la définition des frontières entre savoirs individuels et savoirs communautaires/collectifs, et à l'assurance du lieu, de la manière et du degré de contrôle ou des restrictions concernant le stockage, l'accès et/ou l'utilisation des données de recherche. Comment, par exemple, éviter d'éventuels écarts entre la garantie de la confidentialité individuelle et le droit d'une communauté d'accéder aux données de recherche ? Ou bien, à qui incombe la responsabilité d'assurer le stockage sûr et adéquat à long terme et/ou l'accès aux données de recherche et des coûts qui y sont liés ?

Pour tenter de répondre à de tels défis et garantir les meilleures pratiques en matière de souveraineté des données autochtones, on encourage les établissements universitaires à développer des systèmes de gestion des actifs de données autochtones (IDAS). Un IDAS peut être une solution efficace à bon nombre de ces défis, car il représente un pas vers l'assurance que les communautés autochtones aient le contrôle de leurs données stockées (SSHRC 2018 ; Byrne 2009). Le format IDAS, par exemple, permet aux matériaux de recherche autochtones d'être simultanément régis par des protocoles de savoirs, de propriété et d'éthique autochtones tout en restant partie intégrante (mais, selon le cas, séparée) du référentiel d'une institution. Les protocoles d'accès peuvent être déterminés conjointement par les partenaires autochtones et le chercheur (McBride 2017). Certains IDAS fonctionnent également comme un espace de copropriété des données, permettant aux communautés autochtones de les réaffecter. Un modèle de ce processus négocié est ATSIDA, l'IDAS national de l'Australie et du détroit de Torres, qui contrôle l'accès et le dépôt des jeux de données, les droits de propriété intellectuelle et protège les documents restreints (Gardiner, McDonald, Byrne, & Thorpe 2011). Avec de telles dispositions en place, les communautés autochtones sont moins susceptibles de rencontrer des obstacles pour accéder à leurs propres données. Cependant, des défis surgissent aussi avec les IDAS. Quand les données de recherche en sciences sociales ou en sciences humaines sont regroupées en grands ensembles, par exemple, le manque de contexte qui en résulte peut limiter ou altérer l'interprétation (Byrne 2009). Ainsi, autant un modèle comme ATSIDA peut aider communautés et chercheur·e·s à élaborer conjointement des métadonnées pour se prémunir contre un manque de contexte, autant l'isolement des données autochtones peut signifier qu'elles ne pourront pas coexister avec d'autres jeux de données connexes (Gardiner, McDonald, Byrne, & Thorpe 2011). En d'autres termes, pour le meilleur ou pour le pire, si les IDAS peuvent s'aligner avec les pratiques qualitatives de recherche ethnographique, ils peuvent être moins utiles lorsqu'on envisage des options de gestion des données ouvertes et partageables.

La souveraineté des données de recherche autochtones est un principe premier de l'engagement en recherche et un élément fondamental de la recherche pour et avec les communautés autochtones. Comment nous, en tant qu'anthropologues, respectons‑nous des principes de souveraineté des données autochtones tels que l'OCAP® ? Comment appliquons‑nous ces principes, depuis la conception du projet jusqu'à la gestion post‑recherche et l'utilisation des résultats de recherche qualitatifs ? En quoi un plan de souveraineté des données transformera‑t‑il la planification de la recherche et les demandes de financement ? Quel sera le rôle du·de la chercheur·e dans le transfert des connaissances et comment s'alignera‑t‑il sur les priorités de souveraineté des données ? Comment repensons‑nous le droit d'auteur colonial et les lois sur la propriété intellectuelle qui peuvent effectivement agir comme des barrières à l'accès aux données pour les partenaires et les communautés de recherche autochtones ? Que faisons‑nous, en d'autres termes, pour transformer de manière critique une industrie historiquement « extractive » (Kovach 2021) ? Comment travaillons‑nous avec des individus, des communautés, des partenaires de recherche et des Aîné·e·s pour gérer collectivement et coopérativement leurs histoires et expériences qui constituent effectivement les données qualitatives d’un·e chercheur·e ? Comment assurons‑nous une approche fondée sur la distinction en matière de gestion des données tout en continuant d'apprendre des bonnes pratiques existantes ? Afin de renforcer notre capacité à remplir les rôles et responsabilités liés à la souveraineté des données, comment devons‑nous repenser la manière dont nous « faisons » l'anthropologie ?

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Notes

Je remercie la Dre Christianne Stephens et Amy Desjarlais pour leurs éclairages, leur travail et leur soutien dans l'élaboration de deux ateliers virtuels explorant le rôle des sciences sociales dans l'avancement de la souveraineté des données autochtones et j'exprime ma gratitude pour le soutien d'une subvention Connexion du CRSH. Je remercie également les assistant·e·s de recherche Jace Harrison, Samuel Mickelson, Shaniqua Myers et Shaila Baran pour leurs contributions exceptionnellement talentueuses aux ateliers.

Références

Byrne, A. 2009 L'importance de la culture dans les écosystèmes numériques : gestion des données de recherche autochtones. Actes de la conférence internationale sur la gestion des écosystèmes numériques émergents, 1‑6.

Carroll, S.R., Garba, I., Figueroa‑Rodríguez, O.L., Holbrook, J., Lovett, R., Materechera, S., Parsons, M., Raseroka, K., Rodriguez‑Lonebear, D., Rowe, R., Sara, R., Walker, J.D., Anderson, J. and Hudson, M. 2020 The CARE Principles for Indigenous Data Governance. Data Science Journal, 19(1), p.43. DOI : http://doi.org/10.5334/dsj-2020-043

Espey, J. 2002 Stewardship and OCAP: A Discussion Paper for the First Nations Statistical Institute. First Nations Centre 2005 Ownership, Control, Access, and Possession (OCAP) or Self-Determination Applied to Research: A Critical Analysis of Contemporary First Nations Research and Some Options for First Nations Communities. Ottawa : National Aboriginal Health Organization.

First Nations Information Governance (FNIGC) Centre 2014a Barriers and Levers for the Implementation of OCAP™. The International Indigenous Policy Journal 5(2), Article 3.

First Nations Information Governance Centre (FNIGC) 2014b Ownership, Control, Access and Possession (OCAP™): The Path to First Nations Information Governance, May 2014. Ottawa : FNIGC.

Gardiner, G., McDonald, J., Byrne, A., & Thorpe, K. 2010. Respect, Trust and Engagement: Creating an Australian Indigenous Data Archive. World Library and Information Congress : 76e conférence générale et assemblée de l'IFLA.

Kovach, M 2021 Indigenous Methodologies: Characteristics, Conversations and Contexts, 2nd Ed. Toronto : University of Toronto Press.

Kukutai, T. & Taylor, J., éd. 2016 Souveraineté des données autochtones : vers un programme. Canberra : Australian National University Press.

McBride, K. 2017 Data Resources and Challenges for First Nations Communities: Document Review and Position Paper. The Alberta First Nations Information Governance Centre.

Schnarch B. 2004 Ownership, control, access, and possession (OCAP) of self determination applied to research. A critical analysis of contemporary First Nations research and some options for First Nations communities. J. Aborig. Health 1:80–95.

Politique de gestion des données de recherche des trois organismes https://science.gc.ca/eic/site/063.nsf/eng/h_97610.html (consulté le 07/10/22).