CASCA / IUAES Ottawa
· Cultureblog· Culture, Vol. 10, No. 2 – Visual Anthropology/ Anthropologie visuelle· Rapports
par Scott Simon, Université d’Ottawa
(la version française suit)
Rencontre avec l’UISAE : un pas vers la décolonisation
En tant qu’anthropologues, nous sommes profondément au fait des racines historiques de notre discipline, lesquelles ont été qualifiées par certains de « servantes du colonialisme » ou de « fils de l’impérialisme ». Bien que les anthropologues n’aient pas créé l’impérialisme, et qu’ils n’aient que rarement occupé plus qu’une place négligeable au sein de l’administration coloniale, l’expansion de l’anthropologie a été facilitée par celle des puissances coloniales dans les confins du monde. Cette conquête coloniale a entre autres permis la réalisation de recherches fondamentales comme le long séjour de Bronislaw Malinowski aux îles Trobriand, l’expédition de Marcel Griaule chez les Dogons d’Afrique de l’Ouest et les travaux de Kano Tadao auprès des peuples indigènes de Formose (Taïwan). Toutefois, la critique postcoloniale parle peu de la perception qu’avaient les habitants des îles Trobriand, les Dogons ou les Formosans des anthropologues qui, avec les missionnaires, faisaient partie des rares étrangers venus vivre au milieu de leur peuple, prêts à apprendre leur langue et à prendre au sérieux leur conception du monde. En fait, les habitants de plusieurs régions considéraient l’anthropologie comme une façon de documenter leurs traditions et de promouvoir d’autres projets selon leurs propres points de vue. Certains sont même devenus anthropologues. Pensons notamment au Chinois Fei Xiaotong, qui a étudié avec Malinowski, un exemple parmi tant d’autres.

Décolonisation d’après-guerre et UISAE
Après la Deuxième Guerre mondiale, l’anthropologie change rapidement, surtout en raison des promesses de décolonisation. À mesure que les administrations coloniales se replient vers l’Europe, les nouveaux pays décolonisés mettent sur pied leurs propres universités ou revitalisent des établissements coloniaux, qui comptent parfois un département d’anthropologie. Le 23 août 1948, sous l’égide de l’UNESCO, est créée l’Union internationale des sciences anthropologiques et ethnologiques (UISAE), permettant la réunion de différents réseaux d’anthropologues qui interagissaient déjà depuis 1865. La création de l’UISAE vise d’abord l’internationalisation de la discipline en tant que science de l’humanité et la rencontre de chercheurs des quatre coins du monde sur un pied d’égalité. L’UISAE, au même titre que le World Council of Anthropology Associations (WCAA) et la fondation Wenner-Gren, essaie d’ériger des ponts au-dessus des fossés qui séparent les anthropologues du Nord global de ceux du Sud global. Cette année, l’UISAE et le WCAA ont choisi de fusionner afin qu’une organisation mondiale intégrée puisse mieux promouvoir l’internationalisation de la discipline.
Les statuts de l’UISAE énumèrent, parmi les nombreux objectifs de l’organisation :
« Travailler à l’élaboration graduelle d’une communauté internationale exemplaire d’anthropologues et d’ethnologues, au sein de laquelle tous les enseignants et praticiens pourraient se rencontrer, communiquer et interagir en toute égalité et liberté, dans un esprit d’humanité commune et de respect mutuel, peu importe leur nationalité, race, origine ethnique, religion ou genre. »
Défis du néolibéralisme
Ces objectifs sont par contre souvent limités par les réalités du monde universitaire en contexte néolibéral. Dans les pays développés, l’imposition de programmes d’ajustement structurel a entraîné d’importantes coupes dans les budgets des universités et la fermeture de certains départements. L’avènement du classement des universités a provoqué une hausse de l’uniformisation ainsi qu’une course entre enseignants en vue de publier dans les revues dites « internationales » possédant un haut « facteur d’impact ». La plupart du temps, cela se résume à publier dans le Nord global, en anglais, et selon les caprices intellectuels des réviseurs et des évaluateurs, pour la plupart du Nord. Cette situation est source de frustration pour plusieurs, puisqu’elle donne l’impression que la théorie anthropologique est dominée par le Nord alors que les données ethnographiques sont extraites au Sud. Certains théoriciens comme Arjun Appadurai, qui ont mené leur carrière au Nord, font figurent d’exceptions, mais en général, le milieu universitaire tend à reproduire ces inégalités nord-sud.
L’anthropologie canadienne et le Sud global
Les anthropologues canadiens collaborent depuis longtemps avec des partenaires du Sud global dans un esprit de respect et d’égalité, notamment en raison de la forte tradition canadienne en anthropologie du développement. Le Centre de recherche pour le développement international, malgré les coupes budgétaires des dernières années, a aidé de nombreux anthropologues à tisser des liens en matière de recherche dans les pays en voie de développement. En 2011, le Manifeste de Lausanne pour une anthropologie non hégémonique a été lancé à Montréal pendant la rencontre annuelle de l’American Anthropologists Association. Certains se souviendront peut-être que le Canada a accueilli l’UISAE en 1983 dans le cadre d’un ambitieux congrès qui s’est déroulé en deux phases, d’abord à Québec, puis à Vancouver.
Dans ce même esprit de solidarité internationale, la CASCA tiendra pour la première fois son colloque annuel conjointement avec l’UISAE, à Ottawa du 2 au 7 mai 2017. Cette rencontre offrira une occasion sans précédent de faire de nouvelles rencontres, de réanimer d’anciens réseaux, de collaborer lors de panels, de célébrer et de rêver ensemble d’une réelle anthropologie internationale décolonisée. Nous pourrons présenter le Canada et l’anthropologie canadienne à de dynamiques chercheurs provenant d’établissements comme l’Anthropological Survey of India et la Chinese Academia of Social Sciences, et d’universités des quatre coins du monde. Un effort spécial est fait pour réussir à accueillir des chercheurs en provenance de pays comptant parmi les plus pauvres, notamment de l’Afrique subsaharienne, et une partie du financement a été octroyée par la fondation Wenner-Gren à cet effet.
Logistique du colloque conjoint
Un colloque conjoint implique de modifier les pratiques usuelles de la CASCA sur plusieurs plans. D’abord, le colloque accueillera un nombre beaucoup plus important de délégués, ce qui nécessite un processus d’inscription différent. Afin d’encourager une pollinisation croisée d’idées entre les pays et de susciter de nouvelles formes de collaboration, nous demandons aux intéressés de d’abord soumettre des propositions de panels, puis de sélectionner des panélistes du Canada et de l’étranger. De plus amples renseignements à ce sujet sont affichés sur le site du colloque. En outre, les dates limites sont aussi plus strictes et plus tôt qu’habituellement, ce qui permettra à nos partenaires, surtout ceux du Sud global, de finaliser leurs plans, de chercher du financement externe et d’obtenir un visa canadien à temps pour participer au colloque. Ensemble, nous pouvons amener l’anthropologie à prendre part à la solution aux défis mondiaux. Au nom du comité organisateur local, je vous convie tous et toutes à l’Université d’Ottawa pour cet événement exceptionnel.
Site Web du colloque CASCA/UISAE :http://nomadit.co.uk/cascaiuaes2017/en/index
Site Web de l’UISAE :http://www.iuaes.org/
Rencontre avec l’UISAE : un pas vers la décolonisation
En tant qu’anthropologues, nous sommes profondément au fait des racines historiques de notre discipline, lesquelles ont été qualifiées par certains de « servantes du colonialisme » ou de « fils de l’impérialisme ». Bien que les anthropologues n’aient pas créé l’impérialisme, et qu’ils n’aient que rarement occupé plus qu’une place négligeable au sein de l’administration coloniale, l’expansion de l’anthropologie a été facilitée par celle des puissances coloniales dans les confins du monde. Cette conquête coloniale a entre autres permis la réalisation de recherches fondamentales comme le long séjour de Bronislaw Malinowski aux îles Trobriand, l’expédition de Marcel Griaule chez les Dogons d’Afrique de l’Ouest et les travaux de Kano Tadao auprès des peuples indigènes de Formose (Taïwan). Toutefois, la critique postcoloniale parle peu de la perception qu’avaient les habitants des îles Trobriand, les Dogons ou les Formosans des anthropologues qui, avec les missionnaires, faisaient partie des rares étrangers venus vivre au milieu de leur peuple, prêts à apprendre leur langue et à prendre au sérieux leur conception du monde. En fait, les habitants de plusieurs régions considéraient l’anthropologie comme une façon de documenter leurs traditions et de promouvoir d’autres projets selon leurs propres points de vue. Certains sont même devenus anthropologues. Pensons notamment au Chinois Fei Xiaotong, qui a étudié avec Malinowski, un exemple parmi tant d’autres.

Décolonisation d’après-guerre et UISAE
Après la Deuxième Guerre mondiale, l’anthropologie change rapidement, surtout en raison des promesses de décolonisation. À mesure que les administrations coloniales se replient vers l’Europe, les nouveaux pays décolonisés mettent sur pied leurs propres universités ou revitalisent des établissements coloniaux, qui comptent parfois un département d’anthropologie. Le 23 août 1948, sous l’égide de l’UNESCO, est créée l’Union internationale des sciences anthropologiques et ethnologiques (UISAE), permettant la réunion de différents réseaux d’anthropologues qui interagissaient déjà depuis 1865. La création de l’UISAE vise d’abord l’internationalisation de la discipline en tant que science de l’humanité et la rencontre de chercheurs des quatre coins du monde sur un pied d’égalité. L’UISAE, au même titre que le World Council of Anthropology Associations (WCAA) et la fondation Wenner-Gren, essaie d’ériger des ponts au-dessus des fossés qui séparent les anthropologues du Nord global de ceux du Sud global. Cette année, l’UISAE et le WCAA ont choisi de fusionner afin qu’une organisation mondiale intégrée puisse mieux promouvoir l’internationalisation de la discipline.
Les statuts de l’UISAE compte parmi ses nombreux objectifs le suivant :
« Travailler à l’élaboration graduelle d’une communauté internationale exemplaire d’anthropologues et d’ethnologues, au sein de laquelle tous les enseignants et praticiens pourraient se rencontrer, communiquer et interagir en toute égalité et liberté, dans un esprit d’humanité commune et de respect mutuel, peu importe leur nationalité, race, origine ethnique, religion ou genre. »
Défis du néolibéralisme
Ces objectifs sont par contre souvent limités par les réalités du monde universitaire en contexte néolibéral. Dans les pays développés, l’imposition de programmes d’ajustement structurel a entraîné d’importantes coupes dans les budgets des universités et la fermeture de certains départements. L’avènement du classement des universités a provoqué une hausse de l’uniformisation ainsi qu’une course entre enseignants en vue de publier dans les revues dites « internationales » possédant un haut « facteur d’impact ». La plupart du temps, cela se résume à publier dans le Nord global, en anglais, et selon les caprices intellectuels des réviseurs et des évaluateurs, pour la plupart du Nord. Cette situation est source de frustration pour plusieurs, puisqu’elle donne l’impression que la théorie anthropologique est dominée par le Nord alors que les données ethnographiques sont extraites au Sud. Certains théoriciens comme Arjun Appadurai, qui ont mené leur carrière au Nord, font figurent d’exceptions, mais en général, le milieu universitaire tend à reproduire ces inégalités nord-sud.
L’anthropologie canadienne et le Sud global
Les anthropologues canadiens collaborent depuis longtemps avec des partenaires du Sud global dans un esprit de respect et d’égalité, notamment en raison de la forte tradition canadienne en anthropologie du développement. Le Centre de recherche pour le développement international, malgré les coupes budgétaires des dernières années, a aidé de nombreux anthropologues à tisser des liens en matière de recherche dans les pays en voie de développement. En 2011, le Manifeste de Lausanne pour une anthropologie non hégémonique a été lancé à Montréal pendant la rencontre annuelle de l’American Anthropologists Association. Certains se souviendront peut-être que le Canada a accueilli l’UISAE en 1983 dans le cadre d’un ambitieux congrès qui s’est déroulé en deux phases, d’abord à Québec, puis à Vancouver.
Dans ce même esprit de solidarité internationale, la CASCA tiendra pour la première fois son colloque annuel conjointement avec l’UISAE, à Ottawa du 2 au 7 mai 2017. Cette rencontre offrira une occasion sans précédent de faire de nouvelles rencontres, de réanimer d’anciens réseaux, de collaborer lors de panels, de célébrer et de rêver ensemble d’une réelle anthropologie internationale décolonisée. Nous pourrons présenter le Canada et l’anthropologie canadienne à de dynamiques chercheurs provenant d’établissements comme l’Anthropological Survey of India et la Chinese Academia of Social Sciences, et d’universités des quatre coins du monde. Un effort spécial est fait pour réussir à accueillir des chercheurs en provenance de pays comptant parmi les plus pauvres, notamment de l’Afrique subsaharienne, et une partie du financement a été octroyée par la fondation Wenner-Gren à cet effet.
Logistique du colloque conjoint
Un colloque conjoint implique de modifier les pratiques usuelles de la CASCA sur plusieurs plans. D’abord, le colloque accueillera un nombre beaucoup plus important de délégués, ce qui nécessite un processus d’inscription différent. Afin d’encourager une pollinisation croisée d’idées entre les pays et de susciter de nouvelles formes de collaboration, nous demandons aux intéressés de d’abord soumettre des propositions de panels, puis de sélectionner des panélistes du Canada et de l’étranger. De plus amples renseignements à ce sujet sont affichés sur le site du colloque. En outre, les dates limites sont aussi plus strictes et plus tôt qu’habituellement, ce qui permettra à nos partenaires, surtout ceux du Sud global, de finaliser leurs plans, de chercher du financement externe et d’obtenir un visa canadien à temps pour participer au colloque. Ensemble, nous pouvons amener l’anthropologie à prendre part à la solution aux défis mondiaux. Au nom du comité organisateur local, je vous convie tous et toutes à l’Université d’Ottawa pour cet événement exceptionnel.
Site Web du colloque CASCA/UISAE 2017 : http://nomadit.co.uk/cascaiuaes2017/fr/index
Site Web de l’UISAE (en anglais seulement) : http://www.iuaes.org/
