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Vies bouleversées et incertitudes en temps de pandémie

· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 14, No. 1 - Doing/Undoing, Faire/Défaire

Par Bicram Rijal, Université Simon Fraser

Nous vivons des temps extrêmement incertains. Avec la prise de contrôle mondiale par la pandémie de COVID-19, nous sommes devenus des humains auxquels nous ne sommes pas habitués, car nos réponses comportementales à la crise sont tout à fait différentes de ce que nous avons connu auparavant. Beaucoup parlent d'une « nouvelle réalité ». C'est assurément une nouvelle réalité caractérisée par des changements tectoniques dans nos manières d'être et de devenir. C'est une nouvelle réalité où un virus invisible et imprévisible a entrepris un voyage mondial — frappant à la porte de chacun de nous — tout en nous confinant essentiellement à l'intérieur d'une frontière spatiale réduite. C'est la mondialisation contre sa forme familière. Ou la disjonction de la mondialisation, si vous préférez.

Le virus a remis en question la stabilité et l'autorité de la science ou de l'expertise scientifique, en particulier celles liées à la biomédecine. Les formes de savoir pathologique et biomédical relatives au virus restent encore très lâches et ne sont qu'à un stade d'hypothèses préliminaires. Pourtant, en l'absence d'une « vérité » médicale « stable » sur la COVID-19, les spéculations prévalent souvent. L'écart de connaissances entre les experts médicaux du Sud global et ceux du Nord global semble estompé, si ce n'est effacé. La fluidité des connaissances sur la pandémie mondiale a aussi brouillé la distinction entre l'expertise biomédicale et la compréhension de bon sens des profanes. Dans le contexte de cette connaissance limitée du virus émergent, l'accent a donc été, jusqu'à présent, moins mis sur la guérison ou le rétablissement et davantage sur les mesures sociales, politiques et corporelles visant à arrêter ou limiter sa propagation.

Il ne s'agit pas de minimiser la grande quantité de travaux scientifiques, de recherches et d'informations en cours et émergentes provenant de nos pays, l'Organisation mondiale de la Santé, et des institutions de recherche et universitaires comme l'Université Johns Hopkins. Ils nous tiennent tous informés de la situation actuelle, des trajectoires nouvelles et en évolution des poussées du virus, des mesures d'atténuation et des modèles de projection. Mais, comme l'a dit le Dr Anthony Fauci de l'Institut national des allergies et des maladies infectieuses des États-Unis, «On ne peut pas vraiment se fier aux modèles». Il a aussi noté que «c'est le virus qui détermine le calendrier, pas nous». Et ces mots suffisent à nous rappeler l'imprévisibilité de la pandémie et les incertitudes des modèles de prévision.

Questions disciplinaires en temps de pandémie

Pendant cette crise mondiale, de nombreuses choses se passent en même temps et à une vitesse incroyable. De quelle manière les circonstances qui évoluent rapidement pendant la pandémie façonnent-elles nos pratiques ethnographiques et nos engagements anthropologiques ? De quelles façons l'ethnographie — connue comme une méthodologie lente — peut-elle documenter les contextes, significations et conséquences qui émergent rapidement pendant la pandémie ? Les réflexions des anthropologues médicaux sur la pandémie de grippe porcine offrent des perspectives intéressantes pour répondre à ces questions. Elles nous informent que les épidémies peuvent se dérouler de différentes manières, allant d'une « opportunité de production de connaissances » (Briggs et Nichter 2009), à nous offrir un contexte pour évaluer de façon critique « l'approche strictement biologique et épidémiologique » intégrée au système de réponse de santé publique (Atlani-Duault et Kendall 2009). Il y a aussi une autre question pertinente qui se pose à notre discipline : comment l'anthropologie et ses pratiques de recherche, qui dépendent tant des interactions en face à face et des contacts rapprochés, font-elles face aux moments émergents de distanciation physique ou sociale ? Au milieu de cette crise liée à la COVID-19, des anthropologues du monde entier ont déjà commencé à partager leurs perspectives uniques et expériences en écrivant sur la façon dont les impacts de l'incertitude persistante dans notre être et notre pensée — en tant qu'individus et en tant qu'anthropologues — varient en fonction de nos diverses réalités vécues.

Vivre sur le fil en tant qu'étudiant international

Par exemple, en tant qu'étudiant diplômé international au Canada, je vis la pandémie à ma façon. Mes incertitudes sont multiples, allant de l'économie et de l'immigration à la santé et aux moyens de subsistance. Je suis titulaire d'un permis d'études et ma femme d'un permis de travail. Nous avons une fille de 6 ans en première année. Pendant cette crise — plus que jamais — nous sommes devenus des « autres » invisibles. Nous ne rentrons dans aucune des catégories étatiques de citoyens ou de résidents permanents ni dans leur famille. Nous ne sommes admissibles à presque aucun des programmes d'aide d'urgence annoncés par le gouvernement canadien ou par la province de la Colombie-Britannique. Au moment de la rédaction, nos permis ont expiré. Nous avions demandé des prolongations de permis en janvier, mais la décision n'a pas encore été prise par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC). Tant que les décisions concernant nos demandes ne seront pas prises, notre couverture d'assurance maladie de la Colombie-Britannique est inactive, nos paiements de l'Allocation canadienne pour enfants ont cessé, et nous sommes anxieux quant à savoir si nos demandes de prolongation temporaire de permis seront approuvées ou non. En plus de devoir gérer les difficultés apportées par la COVID-19, ma famille et moi devons régler l'incertitude liée à notre « statut implicite» — une catégorie de résidents temporaires relevant du système d'immigration canadien.

Alors que moi et ma famille proche sommes préoccupés par nos propres circonstances ici au Canada, nos cœurs et nos esprits vont aussi au Népal, où vivent d'autres membres de notre famille, des proches et de nombreux amis. Avec encore un faible nombre de cas confirmés de COVID-19 au Népal (seulement 9 au 4 avril 2020), nous avons un soupir de soulagement temporaire. Mais que se passera-t-il si la situation s'aggrave ? Et si une infrastructure de santé inadéquate est submergée ? Qu’adviendra-t-il de ma grand-mère de 87 ans ? Comment ma mère, qui a des problèmes de santé préexistants, se rétablira-t-elle si/quand le virus l'atteint ? C'est cette imprévisibilité qui est douloureuse à vivre. Tandis que nos corps sont présents au Canada, nos inquiétudes et nos pensées voyagent vers le Népal. Et on a vraiment l'impression de vivre sur le fil.

Expériences partagées d'incertitude et de perturbation

Outre nos propres expériences personnelles uniques, il existe aussi des incertitudes et des perturbations que nous — en tant qu'êtres humains — vivons de manière collective et partagée. Nous ne pouvons pas aller dans des parcs maintenant clôturés et rubanés, visiter des terrains de jeux, organiser des rencontres pour nos enfants, ni faire de pique-niques avec des amis. Nous ne pouvons pas inviter notre famille ou nos proches chez nous pour dîner. On nous déconseille de parler à de nouvelles personnes, sans parler des personnes que nous connaissons déjà. Nous, en tant qu'humains, devenons nerveux concernant notre expérience tactile, avec la peur que tout contact (avec des humains ou des non-humains) puisse nous infecter du virus. La tactilité constitue la part la plus essentielle de notre vie quotidienne. Il est difficile d'imaginer la vie sans le toucher, pour ainsi dire. Qu'il s'agisse de faire la bise, d'embrasser, de serrer la main, des pratiques liées aux salles de bain, des courses, de la conduite, de la saisie au clavier, de manger ou de cuisiner, chacun implique le toucher. Pourtant, cette pandémie nous a forcés à nous abstenir de toucher autant que possible. Créatures parmi les plus mobiles sur terre, nous sommes obligés de nous enfermer dans des maisons ou des appartements. Pire encore, nous ne sommes pas en mesure d'offrir la dernière présence la plus essentielle à un ami ou un proche pendant leur moment de décès. Pour ceux qui partent comme pour ceux qui restent, les décès sont devenus une expérience solitaire et extrêmement douloureuse. La sociabilité collective en personne est en suspens. Et nous ne savons pas pour combien de temps. L'incertitude est devenue une nouvelle normalité alors que l'ancienne normalité semble déjà bien révolue.

Autant la pandémie est une crise sanitaire mondiale, autant elle constitue aussi un moteur de transformation mondiale vers de nouveaux types de subjectivité et de formation d'habitus. Dans un monde globalisé, la pandémie de COVID-19 rappelle la vulnérabilité de l'existence humaine et l'indétermination des structures sociales. Peu importe à quel point nous vivons richement ou pauvrement, à quel point nos positions subjectives sont puissantes ou faibles, à quel point nous avons une haute ou basse opinion de nous-mêmes, face à la pandémie mondiale, nous sommes simplement des êtres humains vulnérables. Mais, comme nous l'indique Paul Stoller, nous pouvons renforcer nos liens sociaux plus que jamais pour combattre cette condition humaine précaire.

Légende de l'image principale : Ma fille réalisant un dessin dans la cour de récréation de son école à Burnaby, Colombie-Britannique, le 30 mars 2020. Photo de Bicram Rijal.

Ouvrages cités

Atlani-Duault, Laëtitia et Carl Kendall. 2009. « Grippe, anthropologie et incertitudes mondiales. » Medical Anthropology, 28, no 3 : 207-211.

Briggs, Charles L. et Mark Nichter. 2009. « Biocommunicabilité et la biopolitique des menaces pandémiques. » Medical Anthropology, 28, no 3 : 189-198.