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L'université néolibérale et moi

· Culture, Vol. 12, No. 1 - Contrapunteo· Article· Cultureblog

Par Deidre Rose, Université de Guelph

Les tendances liées à la corporatisation croissante de l’université ont été bien documentées. L’une des conséquences associées à ces tendances a été une valorisation croissante de la recherche au détriment de l’enseignement et, en même temps, une dépendance accrue à l’égard d’un personnel enseignant précaire et non titulaire. Ces travailleurs précaires constituent une réserve de travailleurs universitaires faiblement rémunérés qui sont systématiquement marginalisés et dévalorisés. La syndicalisation et la législation sur l’équité salariale sont des remèdes qui, dans certains cas, ont permis de réduire les écarts de rémunération entre le personnel titulaire et non titulaire. Cependant, ils n’ont pas traité la marginalisation et la dévalorisation de l’enseignement, ni celles des personnes dont le travail est principalement l’enseignement. L’intériorisation de l’idéologie néolibérale a imprégné les couloirs du milieu académique, créant une division entre une classe de chercheur·e·s « productive », valorisée, et une classe d’enseignant·e·s « improductive », dévalorisée. La solution exige la reconnaissance de la valeur de l’enseignement comme faisant partie intégrante de la mission globale de l’université. Dans ce texte, je suis influencée par les travaux de Nancy Fraser (1995) et des anthropologues tels qu’Avis Mystik (2001), Leslie Jermyn (voir Findlay, 2011), et David Thorsen-Cavers (Culture, printemps 2015).

Pour la plupart, les enseignants non titulaires, en tant que collectivité, sont confinés à l’enseignement et souvent empêchés de postuler même à nombre des subventions de recherche les plus importantes et prestigieuses. Pour les chercheur·e·s dans des disciplines comme l’anthropologie, l’absence de congés payés et l’inéligibilité aux grandes subventions de recherche peuvent briser net une carrière prometteuse. Les enseignants non titulaires sont également payés beaucoup moins que leurs homologues titulaires pour l’enseignement, et l’enseignement est considéré comme moins important que la recherche. En effet, il existe souvent une relation inverse entre la charge d’enseignement, la rémunération et le prestige relatif. Les universitaires au sommet de la hiérarchie sont souvent responsables d’un cours par an et touchent des salaires nettement plus élevés que d’autres professeurs titulaires qui doivent enseigner entre quatre et six cours par an. Les enseignants non titulaires doivent enseigner au moins six cours par an pour gagner un revenu annuel décent. Les enseignants non titulaires doivent généralement postuler à nouveau pour leur poste tous les quatre mois, un exercice long et démoralisant. Pour la plupart d’entre nous, les premiers pas dans le piège commencent alors que nous sommes encore aux cycles supérieurs, cherchant de l’expérience d’enseignement. Mais enseigner des cours peut être très chronophage et en enseigner trop prolonge le temps nécessaire à l’obtention du diplôme, la nécessité devenant rapidement financière. Et le cycle continue. Pour ces raisons, les chargés de cours ont tendance à avoir des bilans de publication moins solides, un fait qui est utilisé contre eux. Enfin, ce système affecte de manière disproportionnée les universitaires issus de milieux ouvriers qui n’ont pas les moyens financiers de survivre sans salaire pendant un certain temps. Et cet effet est amplifié lorsque la recherche appliquée est également dévalorisée. Ainsi, l’équité salariale n’est qu’une partie du tableau des inégalités sur les campus universitaires. Les enseignants non titulaires constituent ce que Nancy Fraser (1995)

) a qualifié de « collectivité bivalente » et ce serait une erreur de penser que la redistribution affirmative sous la forme de « salaire égal » atténuerait la marginalisation que nous subissons.Les stéréotypes institutionnels qui présentent un grand nombre de travailleurs académiques comme des « universitaires ratés » ou des « risques de titularisation » sont un exemple de l’intériorisation d’une idéologie néolibérale qui blâme l’individu sans traiter les conditions économiques et politiques structurelles. Ces stéréotypes catégorisent effectivement un groupe divers de chercheur·e·s comme indignes ou incapables et limitent les trajectoires de carrière de ces individus dès le début de leur parcours. Embauchés sur la base de contrats pouvant aller de quatre mois à trois ans, les enseignants non titulaires se voient souvent interdire de participer aux réunions départementales, se voient refuser le soutien institutionnel pour les demandes de subventions et sont généralement exclus de toute activité hormis l’enseignement des cours qui leur sont assignés. En effet, alors que les étudiant·e·s aux cycles supérieurs sont souvent invité·e·s à participer au processus d’embauche de nouveau·lles enseignant·e·s, les chargé·e·s de cours sessionnels ne le sont pas. De plus, lorsque des postes à temps plein intensifs en enseignement sont ouverts, les enseignants non titulaires de longue durée sont rarement, voire jamais, embauchés. Les enseignants non titulaires qui enseignent un grand nombre de cours le font par nécessité économique ou par l’idée erronée que l’expérience et l’excellence en enseignement sont la voie vers un emploi à temps plein. Le fait de ne pas embaucher des enseignants non titulaires lorsqu’un travail à temps plein, y compris des postes uniquement d’enseignement, devient disponible ne peut s’expliquer par notre supposé manque de publications. En effet, les postes vont souvent à des jeunes chercheur·e·s qui n’ont pas de dossiers de publication solides et peu, voire aucune, expérience d’enseignement (Langan and Morton 2009

). Pour comprendre cette tendance, nous devons aborder la dévalorisation générale du rôle et des personnes qui occupent ce rôle pendant une certaine durée. La tendance à blâmer les individus plutôt qu’à examiner les conditions structurelles est un indice de l’intériorisation de l’idéologie néolibérale et conduit à la création d’une collectivité bivalente qui est exploitée et marginalisée au sein de la discipline et du milieu de travail.

Les remèdes qui traitent les importants écarts de rémunération entre le personnel titulaire et non titulaire — bienvenus et nécessaires — aboutiront probablement à une augmentation des postes de corps professoral « uniquement enseignement » (comme cela se produit déjà dans certaines institutions de l’Ontario). Ces postes iront probablement à de récents diplômé·e·s qui n’ont pas encore été catalogué·e·s comme « sessionnels ». Bien qu’ils aient une meilleure sécurité d’emploi et de meilleurs avantages sociaux que les enseignants non titulaires qu’ils remplacent, ils occuperont finalement à nouveau un statut marginal et de seconde zone au sein de l’université. Souvent, ces postes stipulent que la recherche doit être limitée à l’innovation pédagogique et cela restreint encore la capacité des anthropologues à mener des recherches ethnographiques en dehors de ce champ étroit. La discipline continuera à perdre beaucoup de potentiel.Redresser les problèmes auxquels sont confrontés les enseignants non titulaires, ou le corps professoral « Autre », comme le titre d’un rapport du Conseil ontarien de la qualité de l'enseignement supérieur

le qualifie à juste titre, exige une rémunération équitable, la sécurité de l’emploi et un traitement équitable. Les augmentations de salaire seules, bienvenues, ne remédieront pas à la marginalisation de ce groupe de travailleurs universitaires. Et les augmentations de salaire ne remédieront pas à la dévalorisation plus large du rôle d’enseignant au sein des hautes instances de l’enseignement. Les problèmes sont systémiques et institutionnels. Nous le devons à nous-mêmes, à notre discipline et à nos futurs diplômés de rejeter le modèle néolibéral ou, du moins, d’imaginer d’autres voies vers la réussite.

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Deidre Rose a obtenu son doctorat en anthropologie sociale à l’Université de Toronto en 2005. Elle est auteure et pédagogue et a enseigné dans plusieurs universités du sud de l’Ontario, y compris à l’Université de Guelph où elle est actuellement employée comme chargée de cours sessionnelle au Département de sociologie et d’anthropologie. Elle travaille actuellement à un ouvrage monographique, provisoirement intitulé « The Sessional Trap ».

Références et lectures complémentaires :Field, C. C., Jones, G. A., Karram Stephenson, G., & Khoyetsyan, A. (2014). The “Other” University Teachers: Non-Full-Time Instructors at Ontario Universities. Toronto : Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur. http://www.heqco.ca/SiteCollectionDocuments/Non-full-time%20instructors%20ENG.pdf

.Findlay, Stephanie 2011. Whatever happened to tenure? McLeans On Campus.

http://oncampus.mcleans.ca/education/tag/sessional-facultyFraser, Nancy 1995. From Redistribution to Recognition? Dilemmas of Justice in a Post-Socialist Age. The New Left Review. I/212.

https://newleftreview.org/I/212/nancy-fraser-from-redistribution-to-recognition-dilemmas-of-justice-in-a-post-socialist-ageLangan, Deborah and Mavis Morton 2009. Through the eyes of farmers’ daughters: Academics working on marginal land. Women’s Studies International Forum 32 (2009) 395–405.

http://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S0277539509001010Mystyk, Avis 2001. The Sessional Lecturer as Migrant Labourer. The Canadian Journal of Higher Education. XXXI(2): 73-92.

https://search.proquest.com/docview/221215905?pq-origsite=gscholarNoble, DF 1998, February. Digital Diploma Mills: The automation of higher education. Monthly Review 49(9): 38-52.

https://journals.uic.edu/ojs/index.php/fm/article/view/569/490 Thorson-Cavers, David 2015. Reflections on the Liminality of a Precarious Anthropologist. Culture, printemps 2015.