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Corn-Wolf dans la pandémie

· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 14, No. 1 - Doing/Undoing, Faire/Défaire

Par Nicolas Rasiulis, Université McGill

Équinoxe de printemps, 2020, deux jours avant mon départ précédemment prévu pour la Mongolie afin d’y mener la majeure partie de mon travail de terrain doctoral. J’ai récemment quitté mon appartement-devenu-foyer à Montréal, et établi une domus transitoire « chez moi » à Ottawa d’où je m’envolerai pour la taïga afin de rejoindre les pasteurs de rennes Dukha. Je m’envolerai… Mais quand ? La transition à Ottawa est désormais indéfinie. Bienvenue à Pandemia.

Qu’est-ce qui constitue ou non un voyage non essentiel et une proximité sociale non essentielle ? Ces questions me brûlent près du cœur alors que j’écris, les jambes frémissant avec plus d’ardeur et d’inlassabilité que d’habitude, aspirant à la proximité d’un ailleurs précis et de certaines personnes en particulier. La date d’expiration de ma bourse se profile, de même que l’incertitude d’un parcours professionnel qui dépend du travail de terrain et de sa conversion en écriture — plus il y en a, mieux c’est.

Dans Remarques sur ‘Golden Bough’ de Frazer, Wittgenstein (1979) emploie « Corn-Wolf » comme exemple littéral et métaphorique d’« un mouvement ou un glissement et un tremblement qui survient dans des figures de style […] avec des termes de référence qui glissent vers des termes de référence alliés de sorte que la cause devient effet et l’intérieur extérieur » (Taussig 2010, 27). Corn-Wolf est multiple. Il est simultanément :

“1) Ce qui est caché dans la dernière gerbe de céréales récoltée.

2) La dernière gerbe elle‑même.

3) L'[hu]main qui lie la dernière gerbe” (Ibid).

Taussig se demande si Wittgenstein évoque et convoque ici « la magie du langage » (Ibid), et si ceci est la « mythologie entière […] déposée dans notre langue » dont Wittgenstein parlait (Idem, 28). Taussig développe ensuite Corn-Wolf comme l’« être humain ou animal sacrifié se tenant pour l’esprit du grain » (Idem, 27). Il rapproche alors Corn-Wolf et le « Corn-Wolfing » littéraire de « l’écriture du système nerveux » (Idem, 31), « une écriture qui se trouve impliquée dans le jeu du pouvoir institutionnalisé » où l’obscurité épistémique est présentée comme une réalité concrète, et où l’on attend de nous que nous « jouions selon les règles pour ne découvrir qu’il n’y en a pas et alors […] vous êtes propulsé dans une reconnaissance brisant la colonne vertébrale que oui ! après tout, il y a des règles » (Idem, 31). Voulant « être un saut en avant des règles de l’absence de règles » tout en étant conscient que « c’est une poursuite vouée à l’échec » (Idem, 32), l’écriture du système nerveux « a pour un bref instant cette unique chance, celle définitivement avant la dernière, d’intervenir dans l’état d’urgence, avant que l’histoire de l’écrivain ne soit engloutie par la réaction qu’elle provoque » (Ibid). S’il y a de la magie ou de la mythologie dans le langage, l’écriture du système nerveux « ne vise pas à l’exposer [elle] mais à en être complice » (Ibid).

Il coexiste dans le monde universitaire une forme littéraire désenchantante mais non moins magique : « l’écriture de l’agro‑industrie » (Ibid), « un mode de production […] qui dissimule les moyens de production », qui réduit l’écriture à de l’information dépourvue de style, de caractère, d’humour et de dynamisme perspectif (Idem, 29). Elle occulte la nature expérientielle de l’écriture pour le producteur et le public, instrumentalisant le métier simplement comme une manière rationalisée de fournir des explications (Ibid). Elle occulte la magie et le sacrifice dans l’écriture, donnant forme aux circonstances dans lesquelles l’écriture du système nerveux est impliquée.

Taussig a dit que, dans une ère de bouleversements environnementaux, « il vaut la peine de réfléchir à la disparition du dieu végétal et à son sacrifice. Au supermarché il n’y a pas de dernière gerbe» (Idem, 27‑28 ; emphase ajoutée). Hélas, en 2020 il pourrait y avoir une dernière gerbe au supermarché. Il semble bien qu’il y ait un dernier paquet de papier toilette. Que se passerait‑il si un temps survenait où il y a et ensuite il y avait une dernière gerbe de, disons, chou frisé ?

Faire de l’anthropologie dans cette nouvelle atmosphère volatile n’est guère propice aux courses, et encore moins à l’écriture de l’agro‑industrie. Comprendre comment faire du terrain et comment « convertir » cela en écriture sont « sans doute les deux aspects les plus importants de l’anthropologie et des sciences sociales, et ce sont tous deux des secrets riches et mûrs » (Idem, 26). Bien que ce ne soit pas mon premier rodéo de rennes, je dois le comprendre de nouveau et à neuf. Le business as usual. Mais les affaires habituelles sont désormais un tout autre jeu à Pandemia.

L’écriture de l’agro‑industrie dépend du contrôle. Une grande partie de mes écrits académiques a exploré la nature émergente et imprévisible de la vie et, par extension, le caractère acrobatique et improvisatoire des moyens de subsistance des Dukha et de la pratique anthropologique. Je réalise maintenant à quel point j’avais tant de contrôle. De pair avec la liberté de voyager, l’homéostasie des environnements administratifs et financiers favorisait la concrétude et l’opportunité de tout ce que je devais faire pour obtenir de l’argent, faire de la recherche, écrire, obtenir mon diplôme, et obtenir plus d’argent pour faire plus de recherche, écrire davantage, décrocher un emploi, continuer à obtenir de l’argent pour faire de la recherche et écrire. En scrutant mes besoins quand je me retrouve face à eux, je me demande à quel point ils sont nécessaires, et ce que ma vie pourrait devenir avec moins de contrôle. Le contrôle pourrait‑il être une délicatesse rare et éphémère ?

Je me demande si nous reviendrons à la normale, ou si ceci est la nouvelle normalité. La normalité passée que je désire maintenant était ironiquement assez étrange ; époque unique de liberté de mouvement et d’association répandue, de contrôle. Le coronavirus pourrait‑il « défigurer » le « secret public » (Taussig 1999) que notre normal a été étrange, et que l’étrangeté est tout à fait normale ? La perte de contrôle sur certains aspects de la vie pourrait‑elle, par nécessité situationnelle, édifier un contrôle sur d’autres aspects, ne serait‑ce qu’en ce qui concerne l’immédiateté de notre propre personne ?

Si seulement j’avais fait (ou n’avais pas fait) ceci ou cela — n’eût été de ces « Nights in White Satin » (The Moody Blues 1967) — je pourrais être en train de m’épanouir dans le cœur de la communauté Dukha en ce moment. Mais ces jours que je pourrais goûter maintenant sont partis. Aujourd’hui je me retrouve dans « Days of Future Passed » (Ibid) regardant depuis l’extérieur un moi à la Malinowski coupé de chez lui par des événements mondiaux plutôt que l’inverse. Maintenant je dois me reprendre et faire ce que je peux au milieu de ce que je ne peux pas contrôler. Je dois réapprendre « les règles de l’absence de règles » et être complice du système nerveux.

Bibliographie

Taussig, Michael. 1999. Defacement: Public Secrecy and the Labor of the Negative. Stanford : Stanford University Press.

——-2010. “The Corn-Wolf: Writing Apotropaic Texts.” In Critical Inquiry 37:26-33.

The Moody Blues. 1967. “Nights in White Satin.” In the album Days of Future Passed. Londres : Deram Records.

Wittgenstein, Ludwig. 1979. Remarks on Frazer’s “Golden Bough.” Trad. et éd. Rhees, Rush. Nottinghamshire : Brynmill.