Éloge des petits lieux
· Article· Cultureblog· Culture, Vol. 13, No. 1 - Publics
par Daniel Tubb, professeur adjoint en anthropologie, Université du Nouveau‑Brunswick (Fredericton)
Il existe un phénomène nord‑américain où de jeunes gens issus des régions rurales, de petites villes et de villes de taille moyenne migrent vers la grande ville. Au Canada, les destinations sont Toronto ou Montréal, Vancouver ou Calgary. Aux États‑Unis, ce sont New York ou Chicago, Los Angeles ou San Francisco. Mais les grands centres sont‑ils si nécessaires pour le travail créatif ?
Richard Florida a suggéré en 2004 que l'innovation est urbaine, et que la « classe créative » exige des villes. Les populations denses, les cafés et bars et restaurants et théâtres et concerts et librairies sont le carburant enivrant des personnes créatives. Sarah Schulman, en quelque sorte, démolit cette idée avec sa critique poignante de la gentrification des espaces urbains et de l'esprit, qui a eu lieu à New York après la crise du sida. Pourtant, elle célèbre la scène artistique authentique des espaces urbains qu'elle a connue en déménageant dans le New York âpre et vibrant des années 1970 et 1980.
Le monde universitaire a sa propre narration où les lieux urbains favorisent la créativité et la productivité. Un système de prestige se constitue autour des grandes universités cosmopolites et axées sur la recherche. Nous les cherchons en tant qu'étudiants de premier cycle, en tant qu'étudiants diplômés, et en tant que membres du corps professoral. Elles sont intensément compétitives. Entrer comme étudiant est difficile — comme professeur, presque impossible. Comme pour le trope des personnes à succès dans la grande ville, si un chercheur ne va pas dans une université de premier rang, on considère qu'il n'a pas pu, pas qu'il n'a pas voulu.
Pourquoi une telle réticence envers les petits endroits et leurs petites universités ? L'une d'elles est ce que j'en suis venu à considérer comme un préjugé contre la ruralité — pour reprendre de Wendell Berry l'observation au sujet du préjugé contre les gens de la campagne. Il faut faire exploser les préjugés académiques et sociaux à l'encontre des petites villes, des États du centre que l'on survole et de l'arrière‑pays, ainsi que de leurs universités. Cela pourrait nécessiter une perspective intersectionnelle pour considérer les personnes selon leur lieu, mais je m'égare. Ce que je veux développer ici, c'est une invitation à la liberté que l'on peut trouver en périphérie.
Mon billet pour sortir d'un village de l'Est de l'Ontario a été une petite université. En postulant pour les études supérieures puis pour des emplois, j'ai ressenti le prestige de la grande ville et des grands centres. Après plusieurs années, j'ai finalement trouvé un poste à l'Université du Nouveau‑Brunswick. J'ai eu de la chance, et je ne le savais même pas encore. Je n'avais pas encore réalisé les avantages des petits endroits.
En mars 2019, j'étais en train d'écouter l'animateur de CBC Radio Tom Powers interviewer la dramaturge irlando‑canadienne, historienne littéraire, romancière et scénariste Emma Donoghue, qui vit et travaille dans la ville canadienne de taille moyenne de London, en Ontario.
« Je comprends que l'une des choses que vous aimez ici est l'importance de votre productivité. C'est bien ça ? » demanda Tom.
« Si j'étais dans une grande mégapole internationale clinquante du XXIe siècle, il y aurait beaucoup de distractions, » répondit Emma. « Mais, en l'état, j'ai passé vingt‑et‑un ans ici, et j'ai beaucoup écrit parce qu'il n'y a pas tant d'obstacles. »
« C'est un compliment, non ? »
« Je pense que oui. Je veux dire, London, voulez‑vous être dans une ville où les écrivains font la fête, ou dans une ville où les écrivains écrivent des scénarios primés ? »
Voulez‑vous être dans une ville où les anthropologues font la fête, ou dans une bourgade où les anthropologues peuvent accomplir des choses ?
Fredericton n'est pas une mégapole internationale du XXIe siècle. Les commerces ferment un dimanche après‑midi. Je suis l'un des quelques anthropologues socioculturels dans toute la province. Ce n'est pas une ville où les anthropologues font la fête, bien que nous ayons accueilli la CASCA quelques années avant mon arrivée, et j'ai assisté à ma juste part de fêtes. Il y a encore plus de conférences, de colloques et d'événements que je n'arrive à en suivre.
Pourtant, Fredericton et l'Université du Nouveau‑Brunswick offrent des conditions plus précieuses que la soi‑disant innovation urbaine engendrée par les grandes villes et leurs universités.
Pourquoi ?
Le trajet domicile‑travail quasi inexistant. Déposer mon fils et ma femme prend dix minutes en voiture. C'est aussi praticable à pied. Une randonnée en forêt est à quelques minutes. Il n'y a pas d'embouteillages, sauf quelques minutes à cinq heures de l'après‑midi. La ville offre des endroits pour marcher, faire du vélo, du ski, nager, et pratiquer de nombreuses activités.
L'argent. Cela peut paraître vulgaire de le dire, mais les loyers sont peu élevés, les frais de garderie se comptent en centaines, pas en milliers de dollars. Le cas échéant, les prix des maisons sont abordables — parmi les moins chers du pays.
Une communauté. Je vois des amis, et nous pouvons faire des choses en planifiant des heures, pas des semaines à l'avance. Avoir le temps de rencontrer des amis, de trouver une communauté et de se ressourcer peut paradoxalement être bien plus difficile dans une grande ville.
L'anonymat et l'absence de concurrence. Je suis un petit poisson dans une petite mare, et pourtant il n'y a pas de gros poissons pour me dévorer. Je peux baisser la tête et me mettre au travail. L'université, comme toute autre, me tient occupé. Cours et service, comités et étudiants, réunions et écriture, recherche et subventions et courriels. J'anime des séminaires et j'enseigne de manière trop étendue. Mais je connais bien mes étudiants, et ils se comptent par dizaines et non par centaines. J'ai l'impression de pouvoir ralentir un peu, autant qu'on le peut au début de la voie vers la titularisation.
Le temps supplémentaire est du temps pour écrire, réfléchir, enseigner, inventer, poursuivre de nouvelles idées, rencontrer et organiser des ateliers et des événements. J'ai eu le temps de transformer ma thèse en livre, de publier quelques articles plus courts, de commencer un autre livre, et de solliciter avec succès un certain nombre de subventions. Ma priorité est d'équilibrer enseignement et écriture, et ici j'ai eu le temps pour cela, pour réfléchir et peut‑être atteindre un nouveau public.
Il me semble qu'un nouveau public est défini par les endroits où nous vivons. Je suis ethnographe des activités minières en Colombie, et maintenant des activités minières dans le Nouveau‑Brunswick rural.
J'écris un peu le matin, je vais en cours, j'écris un peu l'après‑midi. Ou je vais dans un café. Ou je traverse la rivière à pied.
Bien sûr, l'herbe est plus verte. J'aimerais avoir plus d'étudiants en doctorat et en maîtrise, enseigner à un public moins vaste, avoir davantage de collègues avec qui parler d'ethnographie, et plus de chercheurs et de personnes qui s'intéressent à la Colombie et à l'Amérique latine.
Mais est‑ce que toute cette vie intellectuelle festive me laisserait autant de temps pour penser et écrire ?
